L’image automatisée, un nouveau medium de documentation et d’analyse du territoire?
Commande publique Mission Photographique du Grand Est

Présentation Etienne Hatt

Le Grand Est vu du ciel, une expérience de terrain

Notre imaginaire collectif est désormais algorithmique et accessible en quelques clics. Tapons « paysage » et « Grand Est » dans Google Images. S’affichent alors à l’écran des villages avec leurs clochers, des espaces cultivés où prédomine la vigne et des étendues vallonnées recouvertes de forêts. En scrollant, la cathédrale de Reims et le Haut-Kœnigsbourg finissent par apparaître. Les lumières sont belles, les couleurs vives et les arcs-en-ciel étonnamment fréquents. Ces paysages sont sans doute typiques mais ils sont aussi stéréotypés. Ils ne présentent qu’une vision pittoresque, idéalisée et uniforme du Grand Est. On pourrait imaginer un artiste s’en saisir et pointer la standardisation du regard ou la répétition de poncifs visuels, à la manière de Corinne Vionnet qui superpose des dizaines de vues d’un même lieu trouvées sur internet, ou de Penelope Umbrico qui altère les photographies touristiques en recourant à l’excès aux applications de traitement d’images. 
Loin de là, les cinq lauréats de la Mission Photographique Grand Est ont cherché à dépasser cette imagerie de carte postale pour documenter la réalité du territoire. Ils ont adopté deux stratégies. La première consiste à se confronter aux paysages, à les arpenter, parfois équipé d’une encombrante chambre photographique, ou à rencontrer ceux qui y vivent. C’est ce qu’ont entrepris, chacun avec sa méthode et sa finalité, Olivia Gay, Bertrand Stofleth, Éric Tabuchi et Beatrix von Conta. Au contraire de ces approches de plain-pied des territoires inscrites dans la tradition des missions photographiques, Lionel Bayol-Thémines a, quant à lui, pris de la hauteur et renoué avec les expérimentations de l’un des premiers grands praticiens, Nadar, dont les tentatives de photographie aérienne remontent à la fin des années 1850. 
Bayol-Thémines a centré son enquête sur le rapport de l’humain à la nature révélé par l’occupation et l’aménagement de l’espace. Il s’est attaché aux marges des zones habitées et à la présence de la végétation dans la ville. Pour la mener à bien, il a utilisé Google Earth, les images satellites fournies par le Service régional de traitement de l’image et de télédétection (SERTIT) d’Illkirch-Graffenstaden et produit ses propres vues à l’aide d’un drone. Dans le prolongement des pratiques appropriationnistes du 20e siècle qui, à la faveur d’internet, ont connu un regain au 21e, Bayol-Thémines livre telles quelles les images cadrées dans Google Earth du pourtour des villes de Metz, Mulhouse, Nancy, Reims et Strasbourg ou, pour donner des éléments de comparaison historique, retrouve dans Google Earth le cadrage d’anciennes photographies aériennes. Mais il transforme aussi les données fournies par le SERTIT pour élaborer sa propre cartographie des cinq grandes villes du Grand Est ou, de manière encore plus abstraite, faire ressortir la canopée strasbourgeoise. 
Les images qu’utilise Bayol-Thémines s’opposent terme à terme aux photographies de paysage de plain-pied. Ces dernières sont prises par un opérateur et dictées par un point de vue humain, elles sont le plus souvent frontales et plates et ne donnent, même quand elles composent une série, qu’une vision fragmentaire du territoire. Au contraire, celles convoquées par Bayol-Thémines sont automatisées ou non humaines. Elles sont prises et parfois analysées et modélisées en 3D par des machines et des intelligences artificielles qui suivent des programmes. Aériennes, elles offrent un point de vue oblique ou vertical sur le territoire. Enfin, elles en présentent une vision continue. En effet, l’artiste a aussi extrait des vidéos de Google Earth qui survolent les pourtours de Metz, Mulhouse, Nancy, Reims et Strasbourg, tandis que les images prises par son drone sont organisées en séquences ou, à l’inverse, synthétisées en une seule vue globalisante.
Ces images automatisées, aériennes et continues prennent acte d’un changement, celui de la nouvelle condition de l’image à l’ère numérique, parfois qualifiée de condition post-photographique (1), caractérisée par la démultiplication et la diversification des appareils de prise de vue et l’hyper-abondance et accessibilité des images sur les réseaux. Ainsi, les nouvelles images mobilisées par Bayol-Thémines documentent-elles l’évolution de notre rapport médiatisé au réel, mais sont-elles un bon moyen de documentation et d’analyse du territoire ? 
Si la vision verticale des images satellites fournies par le SERTIT apparente ces prises de vue à des cartes, le point de vue oblique offert par Google Earth permet une compréhension d’autant plus juste du territoire que le logiciel ne cesse d’être perfectionné et alimenté par des vues actualisées. Il semble loin le temps où, au début des années 2010, Clement Valla pouvait réaliser sa série Postcards from Google Earth qui, exploitant les failles du système, montrait des paysages en train de fondre et des routes épousant des reliefs incongrus. Certes, les images de Google Earth ne cachent pas leur nature synthétique et les couleurs et surfaces peuvent sembler artificielles. Mais les vraies limites du logiciel tiennent davantage à la couverture inégale des territoires et au traitement différencié de certaines fonctions. Si les zones péri-urbaines qui ont retenu l’attention de Bayol-Thémines sont, à la différence des zones rurales, bien couvertes, l’artiste a pu constater que, depuis l’été 2019, l’usine PSA de Mulhouse, d’abord visible en 3D, fut remplacée par une forêt avant de réapparaître, mais seulement en 2D. S’agissait-il de défauts ou de mesures de confidentialité ? Dans tous les cas, même s’il existe là aussi des restrictions, cette source peut être complétée par l’usage d’un drone. C’est ainsi que Bayol-Thémines a rephotographié avec son drone et modélisé en 3D un quartier de Reims, une zone frontière avec la campagne déjà capturée dans Google Earth.  
Quel peut être l’apport de ces vues aériennes et de leur modélisation 3D ? Sur le sujet des pourtours de la ville, on peut rapprocher les travaux de Bayol-Thémines de la série Marges (2007-08) de Patrizia Di Fiore qui porte sur les zones pavillonnaires ou commerciales autour des villes de Haute-Normandie (2). Comme d’autres photographes de plain-pied, Di Fiore semble avoir recherché l’image emblématique de la frontière entre la ville et la campagne et l’avoir trouvée dans un principe de composition qui présente, au premier plan, un champ labouré et, au second, un lotissement. Comme Di Fiore a aussi varié les points de vue, sa série est riche d’informations et la confrontation emblématique cède la place à une analyse de ces espaces en marges. Mais le regard fragmentaire interdit une perception plus globale des interactions entre le bâti et son environnement. C’est alors que la vue aérienne impose sa valeur documentaire. En témoigne une capture d’écran réalisée sur Google Earth par Bayol-Thémines autour de Mulhouse. Le cadrage choisi permet une analyse fine de l’interpénétration complexe des espaces et des fonctions qu’une approche de plain-pied ne pourrait démêler. On y voit notamment un quartier résidentiel, dont le niveau social plutôt élevé des habitants est indiqué par le nombre de piscines, venir se loger entre une zone industrielle et des voies de transport. De la même manière, une vue souligne l’étonnant voisinage du port aux pétroles de Strabsourg et du château de Pourtalès installé dans son parc boisé. À chaque fois, les vues obliques très plongeantes permettent de combiner perception volumétrique du paysage et compréhension cartographique de son organisation.
Que penserait Nadar de la série de Bayol-Thémines ? Y verrait-il l’accomplissement de ses ambitions ? Il faut alors revenir à son recueil Quand j’étais photographe (3). L’un des récits est consacré à ses expériences de « photographie aérostatique » dont il cernait d’emblée deux applications. La première était militaire. De fait, la photographie aérienne peut jouer un rôle stratégique ou tactique. Mais comme Nadar était un entrepreneur qui pensait, selon ses termes, au « business », il imagina surtout pouvoir vendre ses services à l’administration du cadastre. Jamais Nadar n’anticipa l’usage que pouvaient en faire les géographes. C’est d’autant plus normal que ces derniers, obnubilés par le modèle de la carte, ont mis plusieurs décennies avant de dépasser leurs réserves à l’égard de la photographie aérienne. Écrasant le relief et dépourvue d’indications conventionnelles de hauteurs, la vue verticale peut s’apparenter à une « carte muette ». Quant à elle, la vue oblique panoramique offre, certes, une vision large, mais n’est qu’un point de vue arbitraire parmi d’autres et produit, derrière les reliefs, des « espaces masqués » (4). Elle fut pourtant utilisée à partir du début du 20e siècle, notamment par les géographes français intéressés par la géographie humaine (5). Ils y virent un outil d’analyse de l’occupation du sol mais, surtout, le moyen de concilier l’abstraction de la carte et l’expérience de terrain. Paradoxalement, prendre de la hauteur n’interdit pas, bien au contraire, de saisir de plain-pied le territoire. Cela vaut pour les géographes, comme pour les photographes, qu’ils survolent le paysage en avion, pilotent un drone ou restent dans leur fauteuil.

Étienne Hatt

(1) Voir Joan Fontcuberta (dir.), La Condition post-photographique, Le Mois de la photo à Montréal, 2015.
(2) Voir Patrizia Di Fiore, Marges, Filigranes, 2011 et Danièle Meaux, Géo-Photographies. Une approche renouvelée des territoires, Filigranes, 2015.
(3) Nadar, Quand j’étais photographe (1900), Seuil, « L’école des lettres », 1994.
(4) Voir Yves Lacoste, « À quoi sert le paysage ? Qu’est-ce qu’un beau paysage ? » (1977), in Alain Roger (dir.), La Théorie du paysage en France, 1974-1994, Champ Vallon, 1995.
(5) Voir Marie-Claire Robic, « From the Sky to the Ground. The Aerial View and the Ideal of the Vue Raisonnée in Geography during the 1920s », in Mark Dorrian et Frédéric Pousin (dir.), Seeing from Above: The Aerial View in Visual Culture, I.B. Tauris, 2013.

Occupations des sols

Occupation des sols 1

5 photographies sur toile de l’occupation des sols des villes de Reims, Metz, Nancy, Strasbourg, Mulhouse.
Format 220 x 120 cm
Source Sertit / Coppernicus

Occupation des sols 2 ( En vis à vis d’occupation des sols 1)

5 vidéos du pourtour des villes de Reims, Metz, Nancy, Strasbourg, Mulhouse.

Source Google Earth

https://vimeo.com/user6974565

Empreinte

Empreinte 3D de la Canopée de strasbourg, 48 photographies sur papier baryta canon, format A4

Source SERTIT

Google Earth

30 photographies du pourtour des villes de Reims, Metz, Nancy, Strasbourg, Mulhouse. format variable sur papier Smooth Cotton

Drone

3 représentations séquentielles d’un quartier de Reims, prises de vue par drone

2 photographies + une modélisation vidéo 3D ( photogramétrie)

Avant / Après

Installation évolutive Source IGN

35 diptyques de l’évolution de l’occupation des sols 1950-2018 des villes de Reims, Metz, Nancy, Strasbourg, Mulhouse.


 

 Le projet After Nadar rend hommage dans son nom au premier photographe à avoir réalisé des prises de vues aériennes en ballon au 19ème siècle, ouvrant de nouvelles perspectives dans la représentation du paysage et la cartographie. Lionel Bayol-Thémines utilise les outils de son temps et confronte des images prélevées dans Google Earth à des photographies prises par drone à des modélisations 3D et à des images de surveillance et d’analyse de la terre produites par le laboratoire d’imagerie satellite SERTIT (Illkirch, 67). Avec ce travail de recherche à la fois pictural et scientifique, il souhaite rendre compte de la représentation d’un territoire à l’ère contemporaine et de l’évolution du rapport Homme/Nature. Il explore ces paysages recomposés par une intelligence artificielle et agit tel un iconographe d’une photothèque virtuelle et évolutive. C’est une expérience sur la nature même du médium photographique et la matérialité de ces nouvelles images. Les différentes représentations ainsi mises en résonance exposent l’évolution de cinq zones géographiques centrées sur cinq métropoles du Grand Est. En adoptant ce point de vue aérien, quasi omniscient, le spectateur voyage dans l’espace mais aussi dans le temps et assiste au développement urbain et, conséquemment, à la transformation des espaces naturels aux abords des villes. Dans le présent fugace accessible en ligne comme dans les archives habituellement réservées aux spécialistes, l’occupation du territoire par l’homme révèle son rapport ambivalent à la nature et l’expansion de la démographie, de l’économie, des transports… dans le Grand Est.