Beyond the code / Presentation /


Beyond the Code / 2025

Une archéologie utopique spéculative à l’ère des technologies de croyance

« Beyond the Code » se donne à voir comme un espace de pensée et de création, à la croisée de la technologie, de l’histoire des croyances et de l’écologie critique. Il ne s’agit pas simplement d’interroger les formes contemporaines de codage du monde, mais de penser ce qui échappe, déborde, ou résiste à leur logique. En d’autres termes : que reste-t-il du sens, du mythe, du sacré, lorsque tout peut être traduit en code binaire, modélisé, optimisé ? Il s’agit d’un espace spéculatif, un territoire interdisciplinaire où se rencontrent les héritages des croyances humaines, les technologies du savoir, et les formes contemporaines de pouvoir inscrites dans les dispositifs techniques. Pensé comme une archéologie utopique du présent, ce projet interroge le lien complexe et mouvant entre l’homme, son environnement, et les systèmes de représentation qui gouvernent son rapport au monde.

À l’instar d’une archéologie spéculative – telle que la théorisait Aby Warburg (1) à travers ses atlas de survivances ou Walter Benjamin dans ses fragments sur l’histoire – « Beyond the Code » tente une traversée du temps long, depuis les cosmologies préhistoriques jusqu’aux intelligences artificielles contemporaines. Dans cette traversée, un fil rouge : la tension constante entre croyance et savoir, entre imaginaire et technique. Car la technique n’est jamais neutre. Elle est le vecteur d’un certain rapport au monde, d’un certain pouvoir d’agir, souvent au profit de quelques-uns. Depuis la préhistoire, l’humanité ne cesse de coder son rapport au réel. Des signes gravés sur la roche aux algorithmes génératifs, des mythes fondateurs aux simulations neuronales, chaque époque propose sa propre syntaxe pour dire, ordonner, comprendre ou dominer. À chaque moment, la croyance – loin d’être l’apanage du religieux – cohabite et se réinvente avec la technique : non comme opposition, mais comme dialectique vivante. Ainsi, les systèmes de pensée les plus rationnels, les plus objectivants, n’échappent jamais totalement à une forme de foi – dans le progrès, dans le calcul, dans l’efficience.

Ce que « Beyond the Code » explore, c’est précisément ce seuil fragile entre croyance et technique, entre imaginaire et rationalité. Car aujourd’hui, cette tension atteint une intensité inédite. À travers l’essor exponentiel des intelligences artificielles, des infrastructures computationnelles globalisées, et des technologies d’extraction, un nouveau paradigme émerge : celui d’un monde intégralement traduisible en données, modélisable, gouvernable par le code. La promesse de la neutralité algorithmique masque ainsi un projet idéologique : rendre le monde lisible à certaines logiques de pouvoir, à certains intérêts économiques, tout en marginalisant les formes de vie et de pensée qui échappent à cette grammaire. Mais peut-on vraiment tout coder ? Peut-on tout rendre mesurable, calculable, exploitable ? Et surtout, que devient ce qui résiste – l’indicible, le sensible, le sacré ? C’est cette interrogation qui guide l’ensemble du projet. Le code, ici, ne désigne pas seulement un langage informatique. Il incarne un paradigme totalisant de pensée, une manière de réorganiser le monde à partir de ce qui peut être contrôlé. Dès lors, penser au-delà du code, c’est tenter de restituer aux formes de vie leur opacité, leur complexité, leur irréductibilité à l’équation.

Dans la première séquence du projet, Beyond the Code / Memory (2), cette tension prend une forme visuelle. On y voit des figures humaines errer parmi les vestiges d’un passé indéchiffré. Ruines, signes, objets de culte, fragments d’architectures obsolètes : tout y évoque une mémoire saturée de croyances disparues, mais non effacées. Ce territoire liminaire, ce no man’s land de la mémoire humaine, n’est pas un simple décor post-apocalyptique ; il est un palimpseste. Ce processus révèle une chose essentielle : dans notre époque saturée de technologie, la mémoire ellemême devient un terrain d’expérimentation algorithmique. Mais ce que ces images nous montrent surtout, c’est l’impossibilité de faire coïncider totalement le code et le sens. Car malgré la rigueur mathématique du codage, il demeure toujours un excès – un résidu poétique, symbolique, qui déborde la logique binaire. En cela, Memory agit comme une forme d’anamnèse critique : elle rappelle que la technique ne détruit pas la croyance, elle la transforme, l’intègre, la rend méconnaissable. comme si le passé, déjà transformé par la machine, devait encore subir une seconde traduction, un second cryptage.

Dans la deuxième séquence, « Beyond the Code / Reconnecting (3) » , l’attention se déplace vers la matière 3 et l’énergie. Cette phase du projet pose la question de l’interdépendance entre le vivant, le minéral et l’infrastructure technique. Dans un monde post-anthropocène, où les frontières entre nature et artifice s’estompent, une nouvelle écologie se dessine : non plus seulement biologique, mais énergétique, matérielle, politique. Les pierres elles-mêmes – autrefois symboles d’éternité ou de mémoire voire de résistance– deviennent ici des capteurs, des interfaces. Cette « utopie des pierres », loin d’être une simple rêverie spéculative, propose un scénario où l’inanimé devient actif, où les objets les plus anciens deviennent les vecteurs d’une nouvelle relation au monde. Or, cette utopie est ambivalente. Car elle évoque aussi une forme de techno-colonialisme contemporain. À mesure que les technologies avancées exigent des ressources toujours plus rares et plus profondes, les logiques extractives se renouvellent sous des formes plus insidieuses. Le postanthropocène n’est pas une ère de réparation, mais celle d’une reconfiguration radicale des rapports de pouvoir autour de l’énergie. Ainsi, penser « Beyond the Code », c’est aussi interroger les nouvelles formes d’exploitation, de fragmentation sociale et de hiérarchisation humaine induites par les systèmes techniques.

Dans cette troisième séquence, Beyond the Code / Cartography, qui prolonge le geste de « Reconnecting », surgissent des cartographies utopiques de réseaux de pierres connectées : autant de traces imaginaires, conçues comme les vestiges archéologiques de premières tentatives humaines d’inscrire le monde.

Depuis toujours, l’humanité s’est tournée vers la cartographie, non seulement pour orienter ses déplacements dans l’espace, mais aussi pour cristalliser des savoirs, des cosmologies, des régimes de croyance. Peintures aborigènes, géoglyphes de Nasca, ou encore circuits imprimés de nos technologies contemporaines : chaque civilisation déploie ses propres énigmes cartographiques, ses manières de rendre visible l’invisible, d’articuler un rapport symbolique au territoire.

Ici, il ne s’agit plus de cartographier le réel empirique, mais d’esquisser une topographie allégorique des flux — flux d’énergie, d’informations, de croyance — qui traversent et structurent secrètement nos mondes. L’œuvre interroge ainsi la carte non comme simple outil de représentation, mais comme geste poétique et spéculatif, capable de reconfigurer notre manière de penser l’espace, le temps et les circulations utopiques qui les animent.

« Beyond the Code » propose une forme de cartographie spéculative du présent. Il ne s’agit pas de rejeter la technique, mais de penser autrement son inscription dans l’histoire humaine. À travers des images, des installations vidéos, des récits, ce projet articule un regard critique sur notre rapport aux signes, aux croyances, aux ressources. Il invite à douter, à déconstruire. Et peut-être, à retrouver – au-delà des systèmes de codage – une autre manière d’habiter le monde.

LBT

1 L’atlas Mnémosyne, Aby Warburg, l’écarquillé, 2012

2 Pour Memory, chaque image est générée à partir d’un prompt puis produite avec Midjourney V6 (AI on line). Les images sont ensuite ré-encodées de manière binaire, où chaque pixel de l’image créée se voit attribuer un signe, une lettre ou un chiffre par un logiciel d’encodage au format ASCII (selon l’algorithme de Floyd-Stenberg).

3 Pour Reconnecting et Cartography, chaque image est générée à partir d’un prompt puis produite avec un réseau neuronal local pré-entrainé (Stable SDXL). Différentes actions sur la révélation de l’image sont mises en jeu pour provoquer des hallucinations du modèle. Le nombre de steps de génération de l’image (nombre d’itérations de débruitage de l’image latente), Cfg (échelle de guidage qui équilibre la créativité du modèle et de l’invite (prompt)), sampleur (algorithme utilisé lors de l’échantillonnage de l’image) et l’action de denoising (quantité de débruitage appliqué à l’image) sont modifiés afin de produire un entre-deux de l’image, de la déréaliser.